Voyages de Lemuel Gulliver, médecin et navigateur

de Gisèle Bianchi,
d’après « Les voyages de Gulliver » de Jonathan Swift (dans la traduction française d’Emilie PONS – éd. Gallimard)

L’équipe

Patrice Lattanzi, Gisèle Bianchi, Emmanuel Brouallier, Lise Pereira et Camille Gonzalez.

Je demandais à un homme pauvre comment il vivait ; il me répondit : « comme un savon, toujours en diminuant ». Jonathan Swift 

A la question « connaissez-vous les voyages de Gulliver ? » la réponse est le plus souvent positive. En creusant un peu, on s’aperçoit que bon nombre des personnes interrogées connaissent plus ou moins le 1er des 4 voyages, et que la plupart d’entres elles rangeraient l’ouvrage au rayon littérature enfantine. A quelques exceptions près, les nombreuses adaptations du livre se limitent à une version très édulcorée du voyage à Lilliput.

Il s’agit pourtant d’une satire sociale et politique acerbe et sans concession, dont le fondement très critique n’échappa pas aux censeurs du VIIIème.

L’ambition souvent fait accepter les fonctions les plus basses ; c’est ainsi que l’on grimpe dans la même posture que l’on rampe.          Jonathan Swift 

Gulliver intemporel et universel

La lecture des « voyages de Gulliver » nous entraîne sans ménagement dans une confrontation au présent … Difficile de ne pas donner le visage de tel ou tel homme politique actuel, ou autre personnalité en vue, à certains personnages côtoyés par Gulliver, de ne pas rapprocher telle ou telle situation décrite par Swift de certains évènements qui défraient notre actualité. A travers cet imaginaire effréné, Gulliver nous emmène en excursion dans notre quotidien, nous encourage à observer de plus près, à multiplier les angles de vue. Ses aventures d’une truculence rabelaisienne bousculent notre esprit et notre réflexion.

Nous avons tout juste assez de religion pour nous haïr, mais pas assez pour nous aimer les uns les autres. Jonathan Swift

 La matière des écrits de Swift, c’est le monde, ce sont les humains, sans limite de lieu et d’époque. Il revendique cette universalité.

L’auteur qui n’écrit que pour une ville, une province, un royaume ou même un siècle mérite si peu d’être traduit, qu’il ne mérite pas d’être lu.  Jonathan Swift

Le contexte

Jonathan Swift écrit « les voyages de Gulliver » juste après la crise financière qui toucha la Grande-Bretagne en 1720, constituant l’un des premiers krachs boursiers de l’Histoire : la spéculation avait provoqué une hausse considérable des actions de la compagnie des mers du Sud, puis leur effondrement brutal. S’ensuivirent des faillites en chaîne, et un appauvrissement général de la population…

 

« Je peux prévoir le mouvement des corps célestes, mais pas la folie des gens. » Issac Newton

Les choix d’adaptation

Comment aborder un ouvrage aussi dense pour le porter à la scène ? Comment en extraire la « substantifique moelle » ? Comment choisir dans cette abondance d’épisodes plus savoureux l’un que l’autre ? Ces questions n’ont cessé d’accompagner ce travail d’adaptation et « choisir » en a été le maître mot.

Je n’ai fait qu’une brève incursion sur l’île de Lilliput, qui correspond au 1er des 4 voyages, et qui est indéniablement beaucoup plus présent que les autres dans l’imaginaire collectif. L’essentiel du texte porte sur les  2ème et 3ème voyages. J’ai volontairement éludé le 4ème voyage, beaucoup plus philosophique. Mes choix sont allés prioritairement vers le pamphlet social et politique. Je me suis également efforcée de rendre la richesse de ces récits, leur incroyable modernité, la liberté d’écriture de Swift qui navigue entre ironie et cynisme, fantastique et science fiction avec une dextérité et un aplomb visionnaires.

J’ai choisi de jouer avec l’ambigüité dont Swift a lui-même usé abondamment, qui consiste à faire du capitaine Gulliver le véritable auteur de ces récits. Il faut dire que si ce personnage était tout aussi imaginaire que ces voyages, les dangers auxquels Swift était exposé étaient, eux, bien réels. Une loi en vigueur dans l’Angleterre du 18ème permettait de faire couper les oreilles de l’auteur et de l’imprimeur, pour peu que ses écrits aient déplu aux autorités… une autre, promulguée en 1677, condamnait au bûcher les météorologues, taxés de sorcellerie. En 1704, Daniel de Foe se vit infliger le supplice du pilori…

Le stratagème mis en place par Jonathan Swift pour préserver son anonymat était digne de la richesse de son imaginaire ; si l’on en comprend facilement la nécessité, on peut aussi le voir comme une plaisanterie très élaborée : un prétendu cousin de Gulliver, un imaginaire Richard Sympson, était chargé des relations (épistolaires) avec l’éditeur ; Il existe même une lettre, signée Lemuel Gulliver, adressée à son cousin Sympson, dans laquelle il lui reproche d’avoir tronqué ou transformé certaines parties de ses récits…

A propos de la mise en scène

« Les voyages de Gulliver » est un ouvrage aussi dense que déroutant. Il est écrit à la manière, et avec l’apparente rigueur, d’un récit de voyage ; il s’agit en réalité d’une très audacieuse excursion dans l’extraordinaire. Mais ce texte n’a rien d’un délire : chaque point de détail comporte un sens profond, une métaphore, une réflexion philosophique ou politique… Rien n’y est laissé au hasard.

 

J’ai la conviction que le mode d’expression que constitue le théâtre est particulièrement apte à transmettre l’esprit de cette œuvre, sa complexité et son universalité, mais aussi et surtout sa force de réflexion et d’analyse, tout en préservant l’humour et le caractère ludique de ce récit ô combien fantastique.

Ici, il ne sera pas question de faire voler une île au cœur de diamant, ni de donner à voir des hommes de la taille d’un clocher… Du moins, pas concrètement… C’est là que réside la magie du théâtre : à la féérie des effets spéciaux, nous substituons la complicité de l’acteur avec le public, une proximité qui lui permet de l’emmener loin dans l’imaginaire, tout en gardant intacte sa capacité à penser…

Le comédien, ça et là, se glissera à l’intérieur du récit, donnant vie aux personnages, sans autre artifice que le jeu et la mise en scène, mis en œuvre pour le plaisir et l’intelligence des spectateurs.

Photos : Vincent Jolfre - Affiche : Jalou Studio